lundi 21 janvier 2019
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L'imagi(que)nation

dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers

par Connie Ann Kirk, le 01/05/2004.

 

« L’imagination est plus importante que le savoir. »
– Albert Einstein

Dans les campus aux Etats-Unis, on peut voir sur les murs de nombreuses facultés une affiche célèbre d’Albert Einstein. Sous la bien connue photo en noir et blanc du physicien aux cheveux blancs échevelés sont imprimés les mots : « l’imagination est plus importante que le savoir. » La citation complète dit en fait : « Je suis suffisamment artiste pour dessiner librement à partir de mon imagination. L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité. L’imagination fait le tour du monde » (cité dans Viereck). Il se peut qu’on trouve cette affiche plus souvent sur les murs des départements artistiques et littéraires des facultés que dans les départements scientifiques. Cependant, certains physiciens apprécient la logique de la citation : le savoir ne peut s’étendre sans l’imagination nécessaire pour développer et essayer de nouvelles idées qui permettent de l’acquérir.

Dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers, un roman anglais de 1997 qui a vraiment « fait le tour du monde », faisant de son héros le cinquième Beatle en termes de popularité (Kirk « Harry »), J.K. Rowling utilise son imagination extrêmement cultivée pour étonner et faire le plaisir de millions de lecteurs. En dépit des affirmations de Rowling disant qu’elle ne croit pas en cette sorte de magie, beaucoup de ce qui a été écrit sur ses romans jusqu’à présent concerne la magie dans la série au sens littéral, essayant de la placer dans un contexte culturel et historique qui devra ensuite expliquer la relation dudit contexte aux problèmes que l’histoire de la magie, l’occulte et la sorcellerie apportant avec eux « dans leurs bagages », pourrait-on dire. Empruntant les termes de Rowling dans le monde de Harry, j’affirme que lire la magie littéralement dans la série est une manière plutôt « moldue » de lire Harry Potter. Somme toute, par contraste, lire « magicalement » requiert d’ouvrir son imagination pour reconnaître que la magie est utilisée dans un sens figuratif dans ces romans comme métaphore pour une autre sorte de pouvoir.

Quelques critiques chrétiens qui ont une opinion positive de la série (Ndt : HP Lexicon est américain), comme John Granger, affirment que la magie dans les romans doit effectivement être lue de manière figurative, mais néanmoins avec des nuances de symbolisme spirituel. Roger Highfield et Amanda Cockrell suggèrent que la magie dans le monde des sorciers et sorcières de Rowling représente la science dans le nôtre. Margaret J. Oakes affirme que la magie reflète mais aussi détourne de manière importante l’usage de la technologie dans notre monde et Peter Appelbaum argumente lui que la magie dans la série représente la co-modification de la technologie dans la vie des enfants du 21e siècle. J’offre une autre interprétation de l’usage de la magie comme métaphore qui est plus dans la ligne de la description qu’en donne Jo Rowling elle-même à travers ses interviews mais qui, d’après moi, promeut aussi à travers une lecture attentive des romans – que la magie dans l’histoire de Harry Potter peut être considérée comme représentant l’imagination elle-même – un pouvoir inhérent à l’humanité et qui, hélas, est de plus en plus dévalorisé par l’emphase mise, en ce début de 21e siècle, sur la technologie et les vérités prouvées scientifiquement et basées sur la « réalité ». J’y ai déjà fait allusion ailleurs (Vognar), j’ai des raisons de penser qu’une partie de l’énorme popularité de ces livres réside dans des enfants qui possèdent encore une imagination sans inhibition fonctionnant à pleine puissance et qui réagissent avec leurs tripes une histoire qui reconnaît les menaces en jeu contre ce pouvoir dans le monde des adultes. Les adultes lisent ces livres au moins en partie par désir de cette vibrante imagination qu’ils se sont autorisée autrefois, pour en jouir pleinement et sans réserve. Ils répondent à la suggestion de la série que leur qualité de vie est différente et peut-être moindre du fait qu’ils ont grandi et se sont conformés aux attentes d’une société plus « moldue ».

Dans le monde de Harry Potter, l’imagination (magie) est naturelle, instinctive, et inhérente aux personnes -une sorte de pouvoir « à l’état brut » qui, je l’affirme, n’a aucune valeur morale mais est plutôt un instrument qui peut être utilisé aussi bien pour le bien que pour le mal, selon les choix de l’utilisateur (on verra cela plus loin). Les personnes magiques dans le monde de Harry rencontrent quotidiennement la Nature et entretiennent des relations suivies avec elle – les plantes, les animaux et les créatures magiques de toute sorte. Elles montrent moins de facilité avec les objets mécaniques du Monde Moldu, comme les Ford Anglia et les téléphones. Par contraste, la Nature dans le Monde Moldu est mise en cage dans des zoos ou taillée en haies bien nettes à Privet Drive. Dudley Dursley regarde trop la télévision et joue trop aux jeux vidéo ; il ne va que rarement sinon jamais dehors. Dans le Monde Magique, chaque élève a un animal domestique, des hiboux qui portent le courrier, et des humains entrent régulièrement dans la Forêt interdite pour des rencontres aventureuses avec des bêtes dangereuses.

En dehors de leur relative proximité avec la Nature, une autre différence entre le Monde Magique et le Monde Moldu est que les moldus ne rêvent pas (éveillés), alors que les personnes magiques le font librement et même méditent leurs rêveries après coup, les « relisant » avec attention pour y trouver du sens et de l’information. Elles font confiance à leurs intuitions. Par exemple, Harry rêve lorsqu’il est endormi dans son placard dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers, puis essaie de comprendre ce que son rêve signifie. Une autre distinction est que les Moldus ne semblent pas donner de la valeur à la curiosité, spécialement concernant les enfants. Dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers, l’oncle Vernon ne permet pas à Harry de poser des questions. Les personnes magiques, en particulier les enfants magiques, sont curieux et ne cessent de poser des questions. Tandis que le Monde Magique est proche de la terre, instinctif, et donc curieux, le Monde Moldu exerce une répression sur l’imagination (la magie) en inhibant la capacité naturelle des êtres humains pour elle, faisant plus confiance aux faits qu’à l’intuition, et se reposant sur ses habitudes sans réfléchir et sans se poser de question. Dans les premiers romans de la série, Le Monde Moldu apparaît comme ayant peur du pouvoir de l’imagination et refusant de croire en ses possibilités. Dans notre monde, la personne qui gare sa voiture et rentre chez elle mécaniquement sans regarder autour d’elle fait preuve d’une attitude « moldue » ; la personne qui gare sa bicyclette et s’attarde au-dehors pour s’émerveiller de l’extraordinaire éclat des étoiles dans une nuit noire et claire est ouverte à la « magie » de la vie. Qu’on ne s’étonne plus que les enfants adhèrent à la magie dans Harry Potter si volontiers !…

Cet essai explorera de manière brève la métaphore de la magie/imagination en regardant de plus près les trois contrastes entre les peuples des Mondes Magique et Moldu de l’univers de Harry Potter tels qu’ils sont décrits lorsque les lecteurs les rencontrent pour la première fois dans ES. Ces contrastes sont : la nature contre la technologie ; les rêveurs contre les non-rêveurs ; et ceux qui posent des questions contre ceux qui n’en posent pas. A travers ces trois contrastes, j’invite les lecteurs aussi bien à considérer la magie d’une manière plus figurative à travers toute la série qu’à explorer l’interprétation spécifique de la magie comme une métaphore pour l’imagination et la profondeur de sens que cela peut apporter. Pour aller plus loin, une fois que tous les livres de la série seront disponibles pour l’analyse et si la métaphore persiste au long de tous les romans, cet usage figuratif de la magie pourrait en dire beaucoup sur le rôle de l’imagination et de l’artiste dans la société et sur les relations entre l’imagination et le savoir. Toutefois, en attendant que la série soit complète et que la validité de la métaphore de l’imagination soit validée jusqu’au bout, il est peut-être prématuré d’argumenter que les implications sociales et politiques de la magie comme de l’imagination puissent être les mêmes que celles suggérées dans les Harry Potter. Au lieu de cela, je conclus cet article en offrant des suggestions préliminaires pour permettre d’étendre la réflexion.

Dans ES, les lecteurs apprennent en même temps que Harry que l’aptitude à la magie est naturelle et innée. Les sorcières et les sorciers sont plus proches de la Nature que leurs vis-à-vis Moldus. L’aptitude à la magie est déterminée à la naissance, et les noms des nouveaux-nés magiques sont répertoriés dans un registre sorcier. Les enfants magiques, sans qu’on tienne compte de leur ascendance2, sont invités à intégrer Poudlard où l’imagination (aptitude magique) est non seulement reconnue et récompensée mais où son usage est également cultivé et amélioré en tant que compétence pratique. Avant d’aller à Poudlard, quand Harry met en doute l’affirmation d’Hagrid disant qu’il est en fait un sorcier, Hagrid répond, « Pas un sorcier ? Rappelle-toi : il ne t’est jamais rien arrivé quand tu avais peur ou que tu étais en colère ? » (ES4). Harry se souvient de s’être retrouvé sur le toit de la cantine lorsqu’il essayait d’échapper à la bande de Dudley et ses cheveux ont repoussé rapidement après avoir été coupés trop courts. Plus tard, Neville Londubat raconte que sa grand-mère est une sorcière qui l’a élevé parmi les Moldus (Ndt : il y a ici une erreur qui a été conservée pour respecter le texte original mais Neville n’a jamais dit que sa grand-mère l’avait élevé parmi les moldus, seulement que sa famille croyait qu’il était un moldu) et le surveillait de près dans l’espoir immense de voir les signes de cette capacité magique, signes que Neville dit n’avoir eu qu’à partir de huit ans. A cette époque, lorsque son grand-oncle Algie l’avait accidentellement lâché alors qu’il le pendait par la fenêtre, il a rebondi au lieu de tomber « normalement » et sa grand-mère en a pleuré de joie. Découvrir qu’un enfant a l’aptitude à la magie paraît bien vu dans les foyers mixtes moldus/sorciers où on connaît un peu la vie magique. Cependant, cela n’est pas universel. Les parents moldus d’Hermione, par exemple, sont contents pour elle, mais la famille mixte de Harry considère les pouvoirs de celui-ci avec peur et suspicion, en partie à cause de la jalousie apparente de sa tante Pétunia envers le fait que Lily Evans soit une sorcière et ait attiré de ce fait beaucoup de l’attention de leurs parents. Dans le monde de Harry Potter, il semble qu’il n’y ait pas de contrôle extérieur sur qui est magique et qui ne l’est pas ; dans ES, la détermination de qui l’est et qui ne l’est pas paraît basée seulement sur la Nature et la génétique.

Cela peut être une raison qui expliquerait pourquoi les personnes magiques semblent tant être sur la même longueur d’onde que les animaux, les végétaux et les créatures fantastiques, tandis que les Moldus ne le sont pas. Alors que Dudley Dursley se lasse des animaux au zoo, y compris du serpent qui semble ne rien faire, Harry se met dans la peau du boa constrictor, et bientôt le serpent rampe hors de sa prison moldue pour se rendre au Brésil. Mr Dursley sort de son esprit le chat étrange qu’il voit lire une carte dans Privet Drive pour se concentrer sur les perceuses. Harry passe autant de temps que possible à l’extérieur pour éviter Dudley puisqu’il est sûr que son cousin va rester à l’intérieur. L’oncle Vernon ne peut allumer un feu dans la cabane sur le rocher, mais Hagrid, en plus de parvenir à rejoindre Harry à travers l’eau malgré la férocité du temps, crée, avec son parapluie, un feu d’enfer qui ronfle dans la cheminée, et tord le fusil de l’oncle Vernon. Les Dursley ne paraissent pas à l’aise avec les animaux. Dudley a échangé un perroquet pour une carabine à air comprimé et a jeté une tortue par la fenêtre d’une serre. Hagrid, au contraire, qui garde souvent des loirs et autres créatures dans ses poches, achète à Harry son premier animal familier : un hibou pour Poudlard ; Ron garde un rat dans sa poche (Ndt : il s’en plaint sans arrêt mais semble néanmoins y tenir (cf. PA) ; et Neville ne cesse de perdre son crapaud (ce qui devient un signe de sa moindre aptitude magique). Les exemples de l’aisance envers la Nature des personnes magiques et des combats que mènent contre elle les Moldus sont nombreux. Pour humilier Dudley, Hagrid lui donne une queue de cochon, ce qui n’est pas seulement un commentaire sur le poids du garçon mais aussi une grande honte pour les Dursley parce que leur fils apparaît comme un animal.

Si le confort et la familiarité avec la Nature est un attribut des personnes magiques, alors le fait qu’elles soient déconcertées par l’investissement des Moldus dans les machines fait aussi partie de la différence entre les deux peuples. Ce n’est pas par hasard que l’affaire de Vernon Dursley soit Grunnings, une fabrique de perceuses. Les perceuses appartiennent aux outils de base de l’industrie, de la construction et de la fabrication. Dudley peut dire le jour qu’on est grâce aux émissions de télévision qu’il rate lorsque les Dursley se cachent pour échapper aux lettres de Poudlard destinées à Harry et se plaint de ce que son père ne l’ait pas laissé emporter sa télévision, son magnétoscope et son ordinateur dans son sac de sport. Nous apprenons qu’il va intégrer le collège Smeltings, qui porte en anglais un nom technique approprié, lié la fonte de minerai ou de métal utilisé pour fabriquer des objets, alors que Harry va intégrer le collège de Stonewall (Ndt : ce nom n’est pas repris dans la traduction française), qui signifie simplement « mur de pierre », donnant une image assez sommaire de l’école méritée par Harry, comparé à la rigueur de l’industrialisation et de la routine liés au monde des Dursley). Quand Hagrid passe près des parcmètres et autres choses « ordinaires » à Londres, il fait le commentaire suivant : « Les Moldus ont vraiment l’esprit tordu pour inventer des trucs pareils ! » (ES5). Les lecteurs des romans suivants se souviendront aussi de la fascination de Mr Weasley pour les Moldus et leurs machines.

Dans son essai « Voitures volantes, réseau de Cheminées et torches enflammées : le monde hi-tech, low-tech de la sorcellerie », Margaret J. Oakes compare la technologie magique avec la nôtre, qu’elle appelle également la technologie « moldue ». Elle dit que la technologie des sorciers est magique, qu’elle n’utilise que ce dont elle a besoin pour contrôler son environnement immédiat dans un but pratique, et sans plus. Par ailleurs, nous, les Moldus, dit Oakes, semblons aimer la technologie pour elle-même et l’utilisons pour réaliser des opérations dont nous n’avons absolument pas besoin et sans faire attention à l’impact de la technologie sur l’environnement. Les Moldus créent de la technologie qui nécessite de plus en plus de savoir pour être produite et comprise et de moins en moins de savoir pour être utilisée. C’est différent avec la technologie magique que les sorciers et sorcières doivent également étudier et pratiquer de sorte que non seulement ils puissent la faire fonctionner eux-mêmes (sans l’aide de scientifiques informaticiens et d’ingénieurs en électricité ou de maîtres en sorcellerie), mais qu’ils puissent aussi comprendre pourquoi a marche et comment ça marche.

Dans la lecture débattue ici, toutefois, les Moldus créent et utilisent la technologie et les personne magiques emploient leur imagination pour parvenir à l’effet désiré. Les personnes magiques étendent leur imagination grâce à la stimulation produite par un savoir accru (livres, conférences/leçons et démonstrations par les professeurs, et mise en pratique). Les Moldus utilisent la science mais les sorcières et sorciers utilisent l’imagination (fantasy). Les Moldus ne peuvent utiliser l’imagination (fantasy) parce qu’ils croient que ce sont des « balivernes », ou peut-être qu’un meilleur terme serait le mot utilisé par Vernon Dursley : « non-sens » – la magie n’a pas de sens ou de logique. En examinant l’énigme des bouteilles à la fin de ES, Hermione note : « Remarquable ! dit-elle. Ce n’est pas de la magie, c’est de la logique. Une énigme. Il y a beaucoup de grands sorciers qui n’ont pas la moindre logique, ils n’arriveraient jamais à trouver la solution » (ES16). Cette lecture suggère que ce n’est pas par accident que les parents moldus d’Hermione soient des dentistes ou que le cousin moldu de Molly dont on ne parle jamais dans cette famille de sorciers soit comptable. La logique requiert ce dont Harry parle quand Hagrid lui demande s’il ne sait rien sur rien et qu’il répond qu’il sait certaines choses qu’il a appris l’école moldue – « des mathématiques et tout ça » (ES4). Cela cadre aussi avec le fait que ce soit Hermione, la sorcière née de parents moldus, qui résolve l’énigme des bouteilles à la fin du roman.3

Si la question de la Nature contre la technologie était tout ce qui est en oeuvre dans ces romans, il est improbable qu’ils susciteraient l’intérêt du public comme ils le font. Comme la série avance, elle résiste à une nette dichotomie du bien et du mal entre les Mondes Moldus et Magiques. Si les lecteurs n’aiment pas les moldus et s’identifient aux sorcières et sorciers de la série, Dumbledore propose la prudence en disant à Harry dans un roman plus loin dans la série que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. Tout comme certains Moldus dédaignent la magie en tant que « balivernes » ou « non-sens », Hagrid ne peut comprendre comment les Moldus font sans magie quand il découvre un escalator cassé à Londres, et Le ministère de la Magie est capable d’effacer la mémoire des Moldus de sorte qu’ils ne peuvent se rappeler avoir vu quelque chose de magique. Les deux mondes manquent de compréhension et de tolérance l’un envers l’autre.

Les sorcières et sorciers ne font pas non plus attention ou ne comprennent pas tout ce qui existe dans leur monde. Drago Malefoy, dans ES, se préoccupe trop du taux de « pureté » magique dans le sang des sorcières et sorciers admis à Poudlard. Les lecteurs apprennent dans les romans suivants que ce ressentiment provient du désaccord entre les fondateurs de l’école sur qui devrait être autorisé à y étudier. Le snobisme n’est pas seulement limité au « profilage racial » que peuvent faire les sorcières et sorciers entre eux, comme le montre le fait que le principal objectif du ministère de la Magie est de garder le Monde Magique caché des Moldus et des affirmations comme celles de Hagrid disant qu’il vaut mieux s’écarter des Moldus et de ne pas se mélanger avec eux, sinon « ils essaieraient de faire appel nous (les sorciers) pour résoudre leurs problèmes. On préfère qu’ils nous laissent tranquilles. » (ES5). L’imagination (la magie) ou son manque n’a pas de valeur qualitative en ou par elle-même dans ou en dehors du Monde Magique ; c’est la façon dont elle est utilisée qui fait la différence. Comme Dumbledore l’a dit à Harry dans La Chambre des Secrets, « ce sont nos choix, Harry, qui montrent ce que nous sommes vraiment, beaucoup plus que nos aptitudes. » (CS18).

Un deuxième attribut des sorcières et sorciers qui illustre le fait que la magie est une métaphore réussie de l’imagination dans ES est que les personnes magiques rêvent et font cas de leurs rêves et pas les Moldus. Harry fait plusieurs rêves dans ce roman ; beaucoup sont des rêves de recouvrement de la mémoire qui le ramènent au meurtre de ses parents par Voldemort. Le matin, il se réveille après la nuit passée dans la cabane sur les rochers et pense que la rencontre avec Hagrid n’était qu’un rêve et que les coups qu’il entend frapper sont ceux de sa tante Pétunia sur la porte de son placard alors qu’en réalité c’est un hibou avec un journal qui tape à la fenêtre avec son bec. Comme il se rapproche de Poudlard et qu’il passe plus de temps dans le Monde Magique, les rêves de Harry deviennent plus longs, plus vibrants et plus vivants. Il voit une moto dans un rêve, un éclair de lumière verte dans un autre, et, plus tard, commence à ressentir de la douleur dans se cicatrice.

Dans ES, Rowling ne montre aucun Moldu en train de rêver ou même de se permettre de rêver éveillé. En fait, le lecteur voit l’oncle Vernon se détourner activement de l’usage de son imagination. On nous dit, par exemple, qu’il s’assied le dos tourné à la fenêtre dans son bureau du neuvième étage chez Grunnings. Cela n’est pas la pose d’un rêveur. Quand des événements étranges commencent à se passer, il trouve plus difficile de se concentrer mais il continue néanmoins son effort dans ce sens et ne se laisse pas aller penser aux chats ou aux gens vêtus d’une cape qu’il voit. Ce n’est pas avant qu’un petit homme vêtu d’une cape le prenne dans ses bras alors qu’il rentre à la maison que l’on voit Vernon faire face à l’envie d’utiliser son imagination : « Il en était tout retourné et se dépêcha de remonter dans sa voiture. Il prit alors le chemin de sa maison en espérant qu’il avait été victime de son imagination. C’était bien la première fois qu’il espérait une chose pareille, car il détestait tout ce qui avait trait à l’imagination. » (ES1). Il est remarquable que cette affirmation sur l’imagination survienne dans le premier chapitre du premier roman d’une série de sept romans fantastiques. Rowling a dit une fois dans une interview à la BBC qu’elle a réécrit le premier chapitre au moins quinze fois parce que le brouillon qu’elle en avait rédigé dévoilait trop de l’intrigue de l’histoire entière (Kirk 69). Il est aussi intéressant de relever ici que la citation ne dit pas que Vernon Dursley n’a pas d’imagination mais qu’il ne l’approuve pas. Peut-être que de telles affirmations sont des indices importants des thèmes sous-jacents de la série dans son ensemble.

Néanmoins, les rêves et la fantaisie (fantasy) ne sont pas tout ce qu’ils semblent être dans le monde des romans de Harry Potter. Il est en effet trivial d’affirmer que les personnes imaginatives ont une vie « fantastique » active et pas les personnes qui fabriquent des perceuses. De même, les jugements de valeur qui font qu’on préfèrerait une catégorie de personnes plutôt qu’une autre sont trop simplistes dans cette série. Les rêves ne sont pas toujours agréables, comme l’attestent les cauchemars croissants de Harry à propos de Voldemort dans ES, les Détraqueurs et autres terreurs dans les romans suivants. Avoir une imagination suractive peut aussi bien être un fardeau qu’une qualité désirable. La vie n’est pas facile pour les sorcières et sorciers juste parce qu’ils peuvent imaginer le moyen de passer les obstacles en utilisant l’art qu’ils ont hérité et qu’ils ont appris à contrôler avec leurs baguettes magiques (qui peuvent elles-mêmes être des métaphores pour les instruments de musique, pinceaux, crayons).

Dans le Monde Magique, les rêves peuvent aussi être détournés. Quand Harry passe du temps devant le Miroir du Riséd, Dumbledore le met en garde contre le fait que le miroir ne montre ni le savoir ni la vérité et que des gens se sont perdus devant lui. « Ca ne fait pas grand bien de s’installer dans les rêves en oubliant de vivre », lui explique Dumbledore (ES12). Même les sorcières et sorciers très imaginatifs ont besoin de savoir quand avoir les pieds sur terre. Des gens « ont dépéri ou sont devenus fous, car ils ne savaient pas si ce que le miroir [c’est-à-dire leur désir] leur montrait était réel, ou même possible » (ES12). La classe rêveuse de divination du professeur Trelawney à partir de PA est considérée par beaucoup d’élèves comme allant trop loin dans la croyance en la magie/imagination, comme si on en attendait trop. Etre trop rêveur, avoir trop d’ambition ou avoir la volonté d’obtenir ce qu’on désire quel qu’en soit le prix doivent être tempérés, même dans le Monde Magique. Harry apprend à utiliser ses pouvoirs imaginatifs de manière efficace et dans les limites admises, guidé par Dumbledore. Voldemort, qui s’est tourné vers le côté obscur il y a de cela plusieurs années (ce qui signifie ici qu’il a choisi d’utiliser ses pouvoirs imaginatifs pour de mauvaises intentions), a tellement mis en avant son ambition de devenir immortel qu’il risque la vie de tous en essayant de s’emparer de la pierre philosophale et de l’élixir de vie. Dumbledore sait que regarder dans le Miroir du Riséd trop longtemps rend trop tentantes les récompenses du côté de l’Ombre ou aussi peut transformer la folie en une alternative digne d’être considérée.

Par nécessité, les personnes qui lisent sont aussi des personnes qui rêvent, aussi est-il intéressant que la lecture coïncide avec la dualité rêveur/non-rêveur qui existe entre les personnes magiques et les Moldus dans ce premier livre. Dudley, d’après Harry, ne lit jamais, alors qu’il a des étagères de livres dans sa chambre… Elizabeth Teare fait remarquer que les livres de Dudley sont un signe du matérialisme de sa famille et de son ambition d’ascension sociale : « Dudley est clairement un non-lecteur, la figure contre laquelle tous les enfants du côté de Harry Potter – en particulier les garçons qui ne lisaient pas et qui sont maintenant attirés par la série – se dresseraient ». Pour un public lecteur, surtout un public qui était préalablement réticent à la lecture, s’il imagine dans la même vision Harry, Dudley et les livres alignés sur le mur de la chambre de Dudley par ailleurs pleine de jouets électroniques, le monde de Harry, plein de fantaisie et d’imagination, est probablement considéré comme plus intéressant. Après tout, il est peut-être qualitativement meilleur de rester ouvert à sa propre imagination, puisque c’est là que réside le héros de l’histoire. Cependant, le regard sur Poudlard que livre Rowling complique cette notion. Le public voit les élèves de Poudlard se rendre à la bibliothèque pour consulter des livres de référence et des livres d’école, mais on ne peut s’empêcher de se demander où sont les romans… La lecture apparaît ici plus souvent pour assouvir un besoin d’information que pour le plaisir, quoique cela change un peu dans les livres suivants avec les livres de Gilderoy Lockhart, les bandes dessinées de Ron Weasley, etc. Du Monde Moldu, les lecteurs apprennent dans les autres livres de la série que les sorciers ont aussi des journaux, mais une fois encore peu de choses indiquent que les Moldus lisent régulièrement des oeuvres littéraires juste pour le plaisir. De manière ironique, dans une série fantastique, il est sous-entendu que les Moldus autant que les sorciers favorisent les ouvrages qui ne sont pas de la fiction dans leurs habitudes de lecture. Peut-être Rowling a-t-elle eu l’impression que voir un personnage lire de la fantasy dans un livre de fantasy serait trop tiré par les cheveux pour que les lecteurs l’acceptent, ou que les lecteurs se reconnaîtraient trop dans une telle scène. Dans tous les cas, l’impression générale laissée par la série est qu’il est possible que les lecteurs des deux mondes moldu et magique n’utilisent pas activement leur imagination lorsqu’ils lisent.

Il y a peut-être une raison à cela, que Rowling en ait eu ou non l’intention. Dans son essai « les héros cruels et les textes perfides : éduquer le lecteur dans la complexité morale et la lecture critique dans les livres Harry Potter de J.K. Rowling », Veronica L. Schanoes discute de l’usage par Rowling de la chose décrite comme étant un moyen pour enseigner aux élèves de Poudlard (et à travers eux au lecteur) des leçons de confiance en soi et de pensée critique. Elle illustre le fait que, dans la série, les textes ne sont pas toujours fiables et honnêtes tout comme dans la vraie vie et que les lecteurs doivent apprendre à lire attentivement avec un oeil critique. La Carte du Maraudeur, La Gazette du Sorcier, le journal de Tom Jedusor, les livres de Gilderoy Lockhart et d’autres sont supposés dire la vérité mais au lieu de cela donnent une information changeante, invérifiée, propagandiste, biaisée ou même fausse. Une bonne partie de la série nous montre Harry, Ron et Hermione vérifiant des informations dans des livres de la bibliothèque de Poudlard et vérifiant ensuite les informations trouvées par leur propre expérience avec les événements mystérieux qui se déroulent autour d’eux. Schanoes trouve qu’il existe un manque surprenant de littérature d’imagination dans la série : « les romans, pièces et autres nouvelles ne sont pas encore apparus dans le monde fictionnel de JKR. Cela pourrait-il vouloir dire que la seule sorte de texte qui ne soit pas remise en question dans l’oeuvre de Rowling est celle dans laquelle le lecteur s’engage ?… » Elle affirme que la suspension de l’incrédulité qui doit s’opérer entre un lecteur d’une oeuvre de fiction et l’écrivain « rend cette suspension inoffensive dans le schéma de Rowling ». Puisque la fiction ne prétend pas être la « vérité vraie », elle n’a pas besoin de la rigoureuse interrogation que les livres scolaires, les encyclopédies et les journaux devraient subir. [Ndt : s’il veut profiter d’une oeuvre de fiction, le lecteur doit y « croire », donc mettre en suspens l’incrédulité qu’il pourrait ressentir envers ce qui est écrit dans l’oeuvre en question. Par exemple, pour profiter du Seigneur des Anneaux, il faut suspendre son incrédulité sur l’existence des elfes, c’est-à-dire se mettre à croire en leur existence]

J’ajouterais à l’observation de Schanoes que si le Monde Magique est celui où les sorcières et sorciers ont largement développé et utilisé les pouvoirs de l’imagination, alors Rowling retourne la suspension de l’incrédulité pour donner un sens tout autre à cette expression : elle rend la non-fiction moins crédible dans le Monde Magique que la fiction dans notre monde. Les sorcières et sorciers font confiance à leur instinct, à leurs pouvoirs ihhérents pour imaginer et modifier leur monde en produisant une vision différente de ce monde et en jetant des sortilèges, enchantements, etc. pour le faire devenir ce qu’ils avaient imaginé. S’il est toujours possible d’altérer son environnement en imaginant les choses différemment, alors la suspicion et la méfiance envers celui qui dit que les choses se passent toujours de la même manière suit naturellement. Dumbledore semble, jusqu’à présent, être le seul personnage dans ces romans qui ait un tel niveau d’autorité et de sagesse, et même lui admet que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. Une bonne partie de la série porte sur la recherche de la vérité (c’est le rôle de Harry en tant qu' »attrapeur »), et cela pourrait devenir l’un des thèmes de la série, lorsque tout sera dit et fait, que la vérité (comme la beauté) est dans l’oeil de celui qui regarde, qu’elle est temporelle, et que son existence dépend entièrement de plusieurs facteurs complexes qu’on ne trouve à leur place que pour un court et précis instant dans le temps.

Rechercher la vérité et poser des questions m’amènent au troisième contraste entre les mondes moldu et magique auquel je ferai référence ici et qui est le degré de curiosité dans les deux mondes. Les écrivains de fiction se posent toujours la question : « et si ? » La célèbre citation de Bernard Shaw par Robert F. Kennedy : « Il existe des hommes qui voient les choses telles qu’elles sont et qui disent pourquoi. Je rêve de choses qui n’ont jamais existé et me dit pourquoi pas », parle de la relation entre le rêve, la curiosité et le potentiel. Les enfants posent toujours des questions. Rowling a dit que Harry « apprend à développer son potentiel » (cité dans O’Malley 33). Il ne peut le faire qu’en posant des questions, écoutant et vivant de nouvelles expériences. Un sens de la curiosité envers le monde et la façon dont il fonctionne aussi bien qu’envers ce qu’on pourrait imaginer au-delà de ce que nous savons est la base de la curiosité scientifique tout comme de la vision artistique. Le Monde Moldu a clairement posé assez de questions pour construire et concevoir des objets mécaniques qui rendent la vie des Moldus plus facile, même si leur technologie est un peu plus compliquée que ce qu’auraient préféré les sorcières et sorciers. Si les Moldus sont assez curieux pour développer leur propre technologie mais ont cessé de poser des questions sur pourquoi ils font certaines choses avec le même rituel depuis des années, ou pourquoi certains éléments semblent ne pas bien aller ensemble (comme les choses étranges qui arrivent autour de Harry ou à Privet Drive), ou pourquoi il est important de nourrir et développer la curiosité innée des enfants plutôt que de la ternir avec des jouets mécaniques et monotones qui demandent de moins en moins d’imagination pour fonctionner, alors que nous dit « l’école des sorciers » sur la relation entre l’imagination, le savoir et la curiosité ?

Mr Weasley est extrêmement curieux du Monde Moldu, et au moins trois livres existent dans le monde sorcier sur la vie des Moldus, dont : La philosophie du matérialiste : pourquoi les Moldus préfèrent ne rien savoir par le professeur Mordicus Leufcock (Vander Ark n.p.). Toutefois, jusqu’au livre 5, nous n’avons pas vu de Moldu en train d’essayer activement de comprendre le Monde Magique et son fonctionnement (quoiqu’un livre Témoins moldus par Blendheim Stalk suggère que certains Moldus ne sont pas si aveugles aux faits magiques – Vander Ark n.p.). Les Moldus écrivent dans leurs journaux à propos des étranges événements dont ils sont les témoins, mais ils ont peu de répercussions, quand répercussion il y a. le problème devient plus complexe dans les romans suivants quant, notamment, les lecteurs voient que Le ministère de la Magie est capable d’effacer la mémoire des Moldus de sorte qu’on ne pose pas trop de questions sur le Monde Magique. L’absence d’une nette dichotomie ne permet pas non plus au Monde Magique d’être exempt de problèmes en matière de curiosité. Les sorciers ont des secrets les uns envers les autres tout aussi bien et Voldemort essaie clairement de garder le pouvoir ou de le regagner en accédant ou créant du savoir dont il n’autorise pas le partage.

Contrairement aux étudiants de Poudlard qui essaient de comprendre leur propre identité, les membres des familles avec des origines mixtes magique/moldue ne paraissent pas se poser de questions sur la manière dont les choses se passent ; ils acceptent simplement que certains sont nés avec des pouvoirs magiques et d’autres pas. Ils sont conscients que les enfants magiques sont invités à une école de sorcellerie, et ils peuvent être ou ne pas être conscients du fait que les enfants ne sont pas autorisés à utiliser la magie à la maison pendant qu’ils sont en vacances. Utiliser la magie hors de l’école est un attribut que seuls les diplômés de l’école peuvent accomplir en toute sécurité. Apparemment, certaines personnes magiques obtiennent des qualifications pour des emplois dans le monde magique comme Le ministère de la Magie ou la banque Gringotts, et ce sont des emplois qui peuvent les amener en d’autres endroits du monde. Les personnes magiques semblent pouvoir entrer et sortir des deux mondes, moldu et magique, mais les Moldus jusqu’à présent semblent limités au leur propre. De manière importante dans la série, nous ne voyons pas de Moldus utiliser leur imagination jusqu’au livre 5- ils n’imaginent pas le Monde Magique ou tout autre monde quel qu’il puisse être.

Vernon Dursley refuse de répondre aux questions de Harry dès le début du livre dans l’école des sorciers. Il est ou trop occupé, ou ne veut pas être confronté à ce qu’il ne comprend pas. Surtout, il apparaît qu’il ne veut pas être obligé de s’engager avec Harry Potter, la nuisance qu’est son neveu, mystérieusement déposé sur son seuil sans son consentement quelque onze ans plus tôt. Poser des questions et y répondre est un des attributs qui caractérisent le mieux certains personnages dans la série, même si les personnages en question doivent admettre ne pas avoir toutes les réponses. Un esprit curieux est l’attribut des personnes magiques qui élèvent et étendent le pouvoir de leur imagination-en posant des questions qui invitent à des explications et des hypothèses ; cela ouvre des possibilités. Les lecteurs n’aiment pas Vernon Dursley en partie parce qu’il gâte si misérablement son fils Dudley mais plutôt parce qu’il refuse de répondre aux questions de Harry sur le monde, même dans les limites où il pourrait le faire. Cela jette un contraste fort entre Vernon Dursley et le sage professeur Albus Dumbledore. Le lecteur est amené à croire que tout ce dont les Dursley se préoccupent sont d’ennuyantes perceuses et de faire leur place dans les affaires du monde, même si cela signifie n’en avoir que l’apparence.

Dumbledore, d’un autre côté, n’est pas seulement le dépositaire du savoir que Harry veut tant obtenir, il porte aussi la sagesse de savoir que le savoir est mieux partagé quand la personne qui apprend est prête à accepter ce savoir. Dumbledore ne repousse pas la nature curieuse de Harry, il lui dit simplement ce qu’il peut lui dire et l’informe qu’il doit attendre pour entendre les autres faits et informations qu’il cherche. Dumbledore comprend aussi que les étudiants apprennent souvent mieux l’information s’ils la découvrent par eux-mêmes. C’est ce que Harry explique Hermione qui est frustrée dans l’Ecole des Sorciers que Dumbledore n’ait pas aidé Harry davantage lors de sa rencontre avec Voldemort. « Il [Dumbledore] doit savoir à peu près tout ce qui se passe à l’école » dit Harry, « mais au lieu d’essayer de nous arrêter, il a cherché à nous aider » (17 :295). De son côté, Dumbledore n’a pas négligé de développer son propre savoir ni oublié sa propre curiosité même à un âge avancé : « mon intelligence me surprend moi-même, parfois. » (17 :293)

L’affirmation d’Albert Einstein sur l’imagination et le savoir montre qu’ils dépendent l’un de l’autre et que l’imagination est la plus grande des deux. Il a aussi dit : « l’esprit intuitif est un don sacré et l’esprit rationnel est un fidèle serviteur. nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don » (Einstein’s n.p.). Peut-être cela est-il un des thèmes de l’école des sorciers et de la série : ceux qui ont une manière de penser « moldue » se sont égarés trop loin de la Nature, ils ont permis à la technologie de se développer pour elle-même, que ce soit utile ou non pour l’humanité, les animaux ou l’environnement. En même temps que la technologie se développe au-delà de ce qui est sain pour la Nature, la nôtre aussi bien que l’environnement, la curiosité est en danger d’être éteinte dans nos enfants. Le commentaire de Margaret J. Oakes concerne cela, que la technologie demande de moins en moins de savoir pour être utilisée qu’elle n’en demande pour être créée, et que cette tendance la rend « doublement dangereuse » (119-120)

Mais le Monde Moldu est-il notre propre mauvais monde et le Monde Magique un monde idéalisé et utopique ? Jusqu’à présent, la série résiste à cette lecture nette. Il existe des Moldus gentils et tolérants comme les parents de Hermione Granger dans les romans suivants, par exemple, et il existe des personnes magiques cruelles et intolérantes comme Voldemort. Ceux qui sont intolérants envers les « sang-mêlés », comme Drago Malefoy, sont traités de façon moins sympathique dans l’histoire que ceux qui acceptent mieux la différence. Je pense que notre monde ne représente pas le Monde Moldu ou le Monde Magique de manière exclusive comme ils le sont dans la série mais plutôt qu’il y a des éléments de ces deux mondes dans le nôtre. Peut-être que le lecteur « magique », qui peut plus facilement naviguer entre le monde du roman et le nôtre comme les sorcières et sorciers le font entre le Monde Moldu et le Monde Magique, reconnaîtront cela. Ils « savent » que le monde sorcier de leur imagination est puissamment vrai et que l’imagination peut changer le monde « ordinaire » dans lequel ils vivent.

Ce qui m’amène à garder quelques questions en tête comme la série avance vers sa conclusion avec la parution future des deux derniers romans de la septologie : si l’imagination (magie) comme le savoir est du pouvoir, alors que dit la série sur le pouvoir dans la société en ce début du 21e siècle ? Que dit-elle sur le pouvoir de l’imagination aux mains des enfants ? Des adultes ? Que dit-elle sur le pouvoir de l’artiste dans un monde basé sur la technologie et qui fait de moins en moins confiance à l’instinct des humains et à l’intuition ? La série se dirige-t-elle vers une confrontation finale entre l’imagination et le savoir, la Nature et la technologie, la curiosité et l’absence d’intérêt pour quoi que ce soit ? Et si oui, quelle signification tirer des conséquences de cette confrontation ? Examiner le rôle de l’imagination, représentée par la magie dans la série, serait un excellent moyen de commencer à penser la série comme un tout une fois que sa publication sera complète.

Dans le même temps, nous avons les propres mots de Jo Rowling sur le sujet que nous pouvons confronter l’ensemble des romans pour valider cette idée et sa relative réussite. Je la crois quand elle répond à l’accusation d’occultisme dans une interview de 1999 à propos de Harry Potter à l’Ecole des Sorciers en disant ceci :

ce livre porte réellement sur le pouvoir de l’imagination. Ce que Harry apprend est de développer pleinement son potentiel. La sorcellerie est juste l’analogie que j’utilise pour cela. Si quelqu’un s’attend à ce que ce livre plaide en faveur de l’apprentissage de la magie, ce quelqu’un sera déçu. La moindre raison n’est pas que l’auteur ne croit pas à cette magie. Ce que je dis, c’est que les enfants ont du pouvoir et peuvent l’utiliser, ce qui peut paraître plus menaçant pour certaines personnes que l’idée même qu’ils puissent apprendre des sortilèges dans mon livre (cité dans O’Malley 33-34).

Si la magie comme « analogie » de l’imagination marche bien dans toute la série demande encore à être vérifié. J’ai simplement l’intention d’ouvrir la discussion ici grâce à une lecture attentive du livre 1 ; j’invite à l’analyse des livres suivants. A la fin, quand tous les livres auront été publiés, je soupçonne qu’il sera prouvé que l’imagi(e)nation est une métaphore centrale dans la série et que cette métaphore sera une clé importante qui permettra d’ouvrir au moins un des thèmes les plus vibrants de la série.

Non seulement Albert Einstein ne donnait-il pas plus de valeur l’imagination qu’au savoir, mais il acceptait cela comme une part importante du processus d’acquisition de l’information. « Quand je m’examine moi-même et mes méthodes de pensée, j’en arrive à la conclusion que le don de l’imagination (fantasy) a signifié plus pour moi que mon talent à absorber du savoir positif » (« Einstein’s »n.p.). Le physicien admet que sa capacité à acquérir du savoir est un talent, pas un don. Le don (qui est l’imagination ou fantasy), suggère-t-il, a de mystérieuses origines. Même Einstein ne peut expliquer d’où vient le don de l’imagination. Cependant, il admet que le mystère est un élément qui se savoure même s’il ne peut être expliqué : « la plus belle chose que nous pouvons expérimenter est le mystère. C’est la source de toute vraie science et de tout vrai art. Celui à qui cette émotion est étrangère, qui ne peut s’arrêter un instant pour se poser des questions et rester captivé est comme mort ; ses yeux sont fermés »(cité dans Ulam 289).

Il est drôle de constater comment, dans les premières années du 21ème siècle, il a fallu une raconteuse d’histoire et des millions d’enfants qui ont éteint leurs jouets électroniques et allumé leur imagination pour lire Harry Potter pour nous rappeler cela.

NOTES

1. L’édition utilisée comme base pour cette discussion est l’édition de poche de Harry Potter à l’Ecole des Sorciers, collection Folio junior. Ndt : dans la version originale de l’essai, l’auteur a utilisé l’édition britannique « Harry Potter and the philosopher’s stone ».

J’aimerais aussi discuter de l’adoption d’une nomenclature qui seraient adoptée par tous ceux qui écrivent sur la série (une fois que celle-ci sera publiée dans son entier) pour faciliter l’usage des références prises dans les diverses éditions qui n’ont pas la même pagination. Je suggère une nomenclature du genre (1 :2 :3) où 1 = le rang du livre dans la série (1 sur 7), 2 = le numéro du chapitre, 3 = la page dans l’édition utilisée par l’auteur. Puisque les numéros de chapitre sont les mêmes dans toutes les éditions, ils serviront à ceux qui utilisent d’autres éditions. Dans la mesure où cet essai se concentre surtout sur ES, j’ai employé une version abrégée de cette nomenclature, utilisant seulement les deux derniers éléments dans la plupart des exemples : numéro de chapitre suivi du numéro de page.

2. Dans les autres romans de la série, il apparaît que la décision de convier des enfants d’origines différentes : moldue ou mixte moldue/magique a généré des problèmes entre les quatre fondateurs, problèmes qui restent non résolus entre leurs descendants. Au fur et à mesure que la série progresse, ce conflit central se développe comme une métaphore des problèmes de race et de classe. La notion que l’acuité artistique peut être génétiquement affinée par l’évolution et que cette notion a des connotations politiques est une idée intrigante qui mériterait d’être explorée en elle-même. Cependant, les limitations de temps et d’espace empêchent ce sujet d’être traité ici.

3. En discutant de l’énigme des bouteilles avec Benjamin Kirk, étudiant en mathématiques dans l’une des plus prestigieuses universités américaines, il m’a dit que l’énigme telle qu’elle est écrite dans le roman ne donne pas assez d’information pour qu’une personne puisse la résoudre en utilisant la logique. Les rimes de l’énigme se réfèrent la taille des bouteilles comme à un indice important, pourtant le lecteur ne sait pas dans quel ordre celles-ci sont alignées, laquelle est la « géante » ou laquelle est la « naine ». Les personnages peuvent voir l’alignement des bouteilles et leur taille relative, mais pas le lecteur. Si cela est vrai, je pense qu’en ne donnant pas cette information, Rowling anticipe la faillite du lecteur résoudre l’énigme lui-même, le laissant ainsi au même plan que Harry et les « grands sorciers » décrits par Hermione comme n’ayant aucune aptitude à la logique et permettant au lecteur d’être impressionné par les calculs de Hermione. Il est intéressant de noter ici que le personnage qui a utilisé une énigme comme un obstacle (Harry et Hermione estiment que ce doit être Rogue (16 :278)) était conscient et a parié sur la différence de capacité logique entre les Moldus et les personnes magiques. Pour beaucoup de lecteurs et de spectateurs, l’omission de la scène où Hermione résout l’énigme dans le film Harry Potter à l’Ecole des Sorciers de Christopher Columbus est malheureuse, en particulier parce que cette scène montre Hermione dans un rôle intellectuel sous-représenté par les femmes dans les médias. De plus et surtout, voir une adolescente résoudre un puzzle logique, est important parce que cette scène va à l’encontre du « complexe d’Ophélie », dont des études psychologiques récentes (Pipher Reviving) disent qu’il contribue à ce que les adolescentes se désintéressent des maths et de la science pour rester attirantes pour les hommes qui dominent traditionnellement ces sujets.

4. The Harry Potter Lexicon (Ndt : la version originale de L’Encyclopédie Harry Potter), une encyclopédie en ligne qui contient une multitude d’informations sur la série, a classé les types de livres qui apparaissent dans les romans en catégories selon leur sujet. Ces catégories incluent sans leur être limitées : les biographies, les livres de cuisine, les livres d’histoire, les livres scolaires, et d’autres livres d’information sur des sujets tels que le Quidditch, la généalogie sorcière, la loi, la vie moldue, et les événements du moment. La poésie (ou du moins les poèmes) existent dans le Monde Magique sous la forme de la chanson du Choixpeau magique, de sortilèges…Le Lexicon cite un livre de poésie : Sonnets d’un sorcier, comme un livre ensorcelé, et une pièce, dont le site ne donne aucune citation, appelée : La triste métamorphose de mes pauvres pieds écrite par un sorcier nommé Forbien Narré (QA). Un simple regard à la liste de titres publiée par le Lexicon impressionne non seulement par la longueur de cette liste mais aussi et surtout par l’emphase mise sur les livres scolaires, de référence et l’ensemble des titres qui ne sont pas de la fiction.

OUVRAGES CITES

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A PROPOS DE L’AUTEUR

Connie Ann Kirk est docteur en philosophie (Ph.D.). Elle est aussi auteur et « étudiante indépendante » (Ndt : qui poursuit son apprentissage hors du circuit académique). Elle enseigne en ligne des cours de niveau universitaire tout en donnant des cours à l’université Barnes and Noble. Ses livres sur Harry Potter comprennent ces deux titres : From Shakespeare to Harry Potter : An Introduction to Literature for All Ages (Xlibris, 2004) et J.K. Rowling : A Biography (Greenwood, 2003).